“J’suis content, c’est le printemps, aujourd’hui j’ai rien à faireeeeeeuuuuu”. Hein, qu’ouis-je, qu’entends-je, qu’acoustiquais-je, “rien à faire” ? Sans trop réfléchir, j’échafaude un semblant de plan : un vol bivouac dans les Bauges. Pas de préparation particulière, juste le matos pour camper, marcher et voler. Je pèse mon sac avant de partir, 18kg tout compris avec 2L d’eau et un peu de manger.

J’ai seulement décidé de mon point de départ, et ce sera Cruet, puisque j’imaginais dormir au sommet du Charvet, afin d’y décoller dès potron-minet. Un certain Guilhem répond à l’appel pour m’accompagner au début de cette aventure, et je passe en accéléré car le récit est déjà paru ICI.

J’atterris pour la première fois dans ce we près de la route du couvent, et proche des Chalets de Praz Gelaz. Mon deuxième objectif d’ascension, qui s’est dessiné le matin même, sera le Colombier lui-même. Les 800m de dénivelé qui s’offrent à moi paraissent alléchants, car ils s’égrènent sur le versant est que je ne connais pas, mais la chaleur rend l’affaire plus ardue. Je déjeune un repas déshydraté aux Chalets de La Fullie, desquels j’aperçois la seule voile de la journée enrouler un gros thermique sous le vent vers 2000m.

Il me reste à atteindre le Col de la Cochette, puis à longer le versant ouest pour gagner le Col du Colombier. Légèrement émoussé, et n’ayant pas envie de décoller trop haut car il est plein milieu d’après-midi, je décide de ne pas monter vers le sommet et de continuer ma route vers le Col de Rossanaz.

Par ailleurs, Guilhem m’avait soufflé qu’une des seules bases de ravitaillement des Bauges se situe à Lescheraines, aussi rapprocher mon déco du nord me permettait d’envisager une finesse plus intelligente. Je trouve d’ailleurs une immense prairie à la pente parfaite, vers 1850m d’altitude, orientée de telle façon qu’elle me permettait de laisser la brise m’emporter dans la Combe de l’Illette, un passage spectaculaire en vol.

Je repasse côté ouest, espérant trouver de belles ascendances, mais c’est un peu désorganisé et pas très exploitable. Bon, de toute façon, il me faut avancer car l’heure tourne : je tire droit vers Lescheraines, dont je survole les plans d’eau le long du Chéran. Mais que ça fait envie de piquer une tête ! Je me vache juste à côté de l’un deux et m’offre une baignade salutaire, histoire de rafraîchir le corps, de nettoyer les pores et de relancer l’effort… Et oui, la journée n’est pas finie ! Depuis le deuxième déco, j’avais imaginé le parcours suivant : me rapprocher du Roc des Bœufs pour envisager la montée au Trélod le lendemain matin. Toute distance effectuée la veille était donc bonne à prendre, et même si à 19h j’étais déjà bien cuit, je me devais de continuer. Après 1h30 de rando dans les champs, j’atteins Bellecombe-en-Bauges, où je n’en puis plus. Je tiens à profiter de la clarté du soir pour poser le campement, me relaxer et prendre le temps d’un bon repas. Il reste le dimanche, et les conditions semblent se dégrader en fin de journée : il va pas falloir rêvasser ! 

Après une bonne tranche de sommeil, j’avale une bonne tranche de pain au seigle et je prends la poudre d’escampette, direction le Chalet du Golet, après avoir salué le Roc des Bœufs à gauche et le Mont Julioz à droite. Au programme ce jour, 1000m de dénivelé pour espérer arriver au Chalet du Charbonnet, en passant sous la Dent des Portes.

Comme la veille, je décide de ne pas gagner le sommet du Trélod, mais de chercher une pente accueillante sur son versant ouest. Et il y a le choix ! Pourquoi ouest me direz-vous ? Et bien, le ciel est assez voilé et la convection ne s’installe pas vraiment, aussi on sent bien que le vent météo prend le dessus. Qui plus est ça m’arrange, parce que l’objectif ensuite est de tirer au plus loin vers le sud-ouest et le Col du Frêne.

Je décolle vers 12h30, et ce sera là le plus beau des vols du we : 45mn de thermodynamique entre le Trélod et la Dent de Pleuven, sans monter plus haut que 2000m mais en profitant d’un panorama grandiose. Un chamois court dans les chaos rocheux et je décide finalement de mettre fin à ce bon moment, par une fléchette assez longue vers le sud. J’arrive presque à Épernay, il est 14h et mon ventre crie famine. Après ce troisième vol, il ne me reste plus qu’à boucler la boucle. Plus facile à dire qu’à faire : je souhaitais gravir l’Épion, en contrebas de la Dent d’Arclusaz, afin d’inaugurer un nouveau sommet. Mais la tendance m’aurait éloigné de l’objectif final qui était… La voiture bien sûr ! Alors je ne vois qu’une solution, celle de remonter au Mont Morbié ou au Mont Pelat, par l’arrière cette fois, et d’y décoller avant ce ne soit trop fort. Sauf que les pointillés sur la carte IGN portent bien leur nom, et je dois affronter une forêt ravagée qui obstrue le chemin. J’essaye quand même, je contourne, je me géolocalise en permanence, je pers en lucidité, je fais demi-tour, je retrouve de plus grands passages, et je me fie aux tâches clairsemées pour progresser à découvert et dégoter une aire de décollage. Mais ça me ferait partir dans le mauvais sens, alors je continue, et le sommet apparaît enfin, il est 17h30 et je crains le pire. Je n’ai pas le temps de m’appesantir et de vivre la nostalgie des instants de la veille : y’a pas de vent, ou très peu, mais on voit le début de cellules orageuses sur les massifs au loin. Pas de signe évident à renoncer, je débranche le cerveau, je m’installe… Un tout petit rouleau fait se replier la voile… Hésitation, puis décollage. L’erreur aura été de partir du Mont Pelat et non du Mont Morbié : je suis dans la dégueulante de la combe, et je ne sais pas si je pourrai dépasser la forêt. Cela ne bougeait pas plus que ça, mais la descente plus rapide que d’ordinaire m’aura bien fait peur. J’en ressors, passe dessous le déco de Montllambert, puis vais me vacher pour la quatrième fois le long de la départementale qui mène à Cruet. Encore 3km à pied, mes souliers sont usés, mon corps est meurtri, et pourtant je souris. 

Bilan de l’aventure et morale de l’histoire :

  • Je n’aurais fait aucun cross dans ce périple, ce qui signifie que même si on n’a pas l’étoffe du compétiteur, on peut se lancer dans un enchaînement. C’est top pour découvrir un massif, ou seulement une partie : j’ai arpenté plein de beaux sentiers. 
  • J’ai mis un point d’honneur à ne jamais monter dans un véhicule, mais pour rendre la chose plus agréable, le circuit plus rapide, on peut y songer ! 
  • J’ai beaucoup souffert du poids du sac, et pourtant c’est dur de faire mieux, 2kg en moins sont jouables, guère plus. J’ai essayé de mettre tout le poids sur les hanches, mais elles n’ont pas apprécié non plus. On peut éviter de transporter à manger et acheter du fromage de chèvre au passage, on enlève donc le réchaud. 
  • C’est plus intéressant à deux ! Pour prendre les bonnes décisions, partager du matos et diminuer la charge, vérifier que l’autre va bien. Je suis resté focus en étant seul, on fonctionne par objectif, on fait une sorte de pèlerinage : je suis très fier d’avoir accompli ce parcours. On n’est pas loin des 4000m de dénivelé sur 2 jours et demi, avec 18kg, c’était pas une sinécure. Considérons qu’avec plus de temps de vol on peut alléger la charge mentale ! 

Voilà, j’espère vous avoir donné envie de vous lancer dans ce type de loisir : à nous de se l’approprier comme on aimerait le vivre. Prenons des marges, envisageons un deuxième plan, imaginons des solutions et improvisons, c’est ça que ça permet !

Je donne déjà rendez-vous dans les Aravis… 

 

 

Pin It on Pinterest

Partager